Tous premiers de classe

Tous premiers de classe

par Fergus Bordewich

Reproduit avec permission. «Tous premiers de classe› Sélection,  septembre 2005.  © 2005, Périodiques Reader’s Digest Canada Limitée.

Pourquoi les jeunes Finlandais brillent-ils tant, alors qu’ailleurs l’école est en crise?

L’ambiance qui règne à l’école primaire Poikkilaakso, dans la banlieue d’Helsinki, a de quoi faire pâlir d’envie les enseignants du monde entier.

Assis autour de tables rondes, les élèves d’Anna-Leena Olkinuora, maternelle et 1re année de primaire confondues, sont en train de peindre des paysages d’hiver. L’enseignante glisse entre les groupes d’enfants, se penche sur l’un d’eux pour le féliciter de son écureuil bondissant d’arbre en arbre.

«Nous essayons toujours de comprendre de quelle façon un enfant apprend. Chacun a son propre objectif, son propre rythme», explique-t-elle.

Au deuxième étage, le soleil inonde la classe de Mervi Valta, qui dispense ses conseils à ses 28 élèves de 4e et de 5e années, âgés de 10 et 11 ans. Certains font de l’histoire, d’autres des mathématiques ou de l’écriture. «Ils savent ce qu’ils ont à faire, dit-elle en montrant un tableau où s’affichent en couleur les tâches quotidiennes de chaque élève. Et ils ne font jamais tous la même chose en même temps ni à la même vitesse.»

Dans le couloir, très lumineux lui aussi, quatre garçons sont assis sur leurs talons autour d’un jeu de société; ceux-là ont fini leur travail. Un peu plus loin dans ce spacieux édifice, trois filles créent la chorégraphie d’un ballet moderne en vue d’un spectacle, sans l’aide d’aucun professeur. Malgré cette absence de surveillance, l’école est étonnamment calme. Silencieuse, même: comme dans toutes les écoles primaires finlandaises, les enfants circulent en chaussettes…

Kimmo Sundström, le directeur de cet établissement de 280 élèves, nous explique que chaque enfant, aidé de ses parents et de ses professeurs, établit son programme annuel personnel. Il se fixe un objectif à sa mesure et, ainsi, sa motivation reste très forte. S’il a besoin d’une aide particulière en mathématiques, par exemple, il l’aura; s’il avance plus vite que les autres, on ne le freinera pas.

Ces enfants sont les pionniers de l’expérience pédagogique la plus réussie du monde. En 2003, le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) – un test d’évaluation mené par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sur plus de 250000 élèves dans 41 pays – a classé les Finlandais premiers en sciences et en lecture, ce qui les met très largement au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE. Le test a également montré leur supériorité en mathématiques.

Mais la Finlande n’est pas seulement en tête des pays de l’OCDE sur le plan des connaissances scolaires; elle obtient aussi de bien meilleurs résultats en ce qui concerne l’éducation des élèves en difficulté et la réduction de l’écart entre garçons et filles. En un mot, l’école finlandaise n’abandonne en route aucun de ses enfants.

Ce qui prouve qu’un système pédagogique peut arriver à allier haut la main égalité et qualité.

Mais comment s’y prennent les Finlandais? La réponse ne se trouve pas du côté d’une injection massive de fonds. Si le budget qu’ils consacrent à l’éducation primaire et secondaire est légèrement plus élevé que la moyenne européenne, il est inférieur à celui de certains de leurs voisins scandinaves.

Ils n’ont pas non plus recours aux mesures rigoureuses vantées dans d’autres pays, telles que contrôles permanents, retour incessant aux éléments de base, discipline de fer ou charge de travail écrasante. Au contraire, les élèves finlandais, qui fréquentent pratiquement tous des écoles publiques, commencent leur scolarité plustard qu’ailleurs (à sept ans) et ne travaillent pas plus de 30 heures par semaine, devoirs à la maison compris – contre 50 heures pour les petits Coréens, qui sont juste derrière eux dans le classement du PISA.

Les problèmes que rencontrent les écoles de nombreux pays sont relativement rares en Finlande. Agressivité, toxicomanie et manque de politesse à l’égard des professeurs n’y sont pas inconnus, mais on les traite le plus tôt possible. L’absentéisme est aussi exceptionnel. Sur les quelque 62000 élèves qui obtiennent chaque année leur diplôme du secondaire, seuls 1000 ne poursuivent pas leurs études – et la moitié d’entre eux finissent par les reprendre.

La Finlande bénéficie bien de quelques avantages, mais ils sont modestes: le nombre d’immigrants ayant des problèmes de langue et d’intégration culturelle est relativement faible, et l’alphabétisation constitue une tradition séculaire (sous domination suédoise, puis russe, lire et écrire le finnois était une marque de nationalisme et un sujet de fierté).

Pourtant, jusqu’au milieu des années 1970, le système scolaire finlandais n’avait rien d’un modèle d’innovation pédagogique. Comme dans beaucoup d’autres pays européens, un examen orientait les élèves, dès l’âge de 10 ans, sur deux voies parallèles: enseignement général ou technique. Et cela conditionnait tout le reste de leur existence, car il était ensuite presque impossible de passer de l’une à l’autre.

Si la Finlande voulait se tailler une place dans la compétition économique mondiale, il fallait impérativement revoir tout ce système scolaire. Un conseiller pédagogique au Conseil national de l’éducation fait remarquer que, dans une société désormais fondée sur les «compétences», on a tout avantage à être instruit pour se reconvertir plus facilement dans de nouvelles professions.

A cette époque, les éducateurs commencent à adopter une nouvelle approche, plus «centrée sur l’élève», laissant davantage de latitude aux enseignants et s’intéressant plus étroitement aux besoins individuels des enfants. D’abord, on supprime l’examen national que ceux-ci passaient à l’âge de 10 ans, et tous les élèves se voient placés, sans distinction, dans des établissements d’enseignement général jusqu’à 16 ans. Puis, dans les années 1980, on réunit dans la même classe des élèves de niveaux différents. Enfin, en 1994, la gestion scolaire est complètement décentralisée afin de permettre aux écoles et aux professeurs de définir librement leurs priorités.

Les Finlandais attribuent leur succès à plusieurs facteurs:
Leurs enseignants sont parmi les mieux formés du monde. Bien que les salaires n’aient rien d’extraordinaire – de 3000$ à 6000$ par mois selon l’expérience –, la profession jouit d’un grand prestige. Au niveau universitaire, les facultés des sciences de l’éducation sont plus sélectives que celles de droit ou de médecine: seul un postulant sur sept y est admis. Il est rarissime qu’un professeur soit renvoyé pour inaptitude. D’ailleurs, les études sont si exigeantes que tous ceux qui obtiennent leur diplôme sont forcément compétents.

Les professeurs disposent d’une grande autonomie. Ils sont libres d’appliquer les méthodes de leur choix, d’établir leur programme, de choisir leurs manuels – ou de s’en passer. Une fois titularisés, ils ne sont pas soumis à des inspections ou à des évaluations régulières.  Richard Cousins, un Britannique qui enseigne les mathématiques en Finlande depuis plus de 10 ans, peut faire des comparaisons: «Au Royaume-Uni, on gaspille énormément de temps à établir des rapports. Ici, on vous fait a priori confiance.»

Les examens communs à tous les établissements sont bannis. On estime qu’ils soumettent les élèves à une pression artificielle et pénalisent ceux qui veulent comprendre par leurs pro- pres moyens.

«Dans de nombreux pays, on croit que le contrôle constant des connaissances améliore l’enseignement, dit Riitta Sarras, du Syndicat des enseignants finlandais. Nous pensons exactement le contraire. Cette méthode conduit à enseigner uniquement en vue des examens, alors que ceux-ci ne permettent pas d’évaluer un bon nombre d’aptitudes.»

A 18 ans, les élèves passent un examen d’entrée à l’université. Environ les deux tiers des jeunes Finlandais poursuivent alors leurs études, ce qui est largement supérieur à la moyenne internationale.

Les élèves apprennent à s’auto-évaluer. «Nous entraînons les enfants à le faire dès la maternelle, précise Kimmo Sundström. Cela les aide à comprendre qu’ils sont responsables de ce qu’ils font. Et, dès lors, ils travaillent de manière plus indépendante. Le professeur n’a pas toujours à regarder par-dessus leur épaule.»

Beaucoup d’écoles primaires (comme Poikkilaakso) distribuent une fois par semaine à leurs élèves des formulaires d’autoévaluation. Pour chacune des propositions du type «A fini son travail» ou «N’a pas parlé sans permission», l’élève inscrit une marque sur une ligne bornée par une figure gaie et une figure triste. Le professeur indique ensuite s’il est d’accord ou non. A un niveau plus élevé, on doit rédiger des autoévaluations détaillées, en particulier celle de fin d’année scolaire.

Tuomas Siltala, 18 ans, a réussi son examen de fin d’études secondaires en mai 2005, et il envisage d’entrer en droit à l’université. Pour lui, le bilan est positif: «Cette méthode permet de réfléchir à ce qui n’a pas très bien marché et à ce qu’il faut améliorer l’année suivante. On fait ce dont on est capable. Face à soi-même, cela ne sert à rien de tricher.»

Les élèves sont encouragés à travailler de façon autonome. Kirsti Santaholma, qui enseigne le français dans la banlieue d’Helsinki depuis 1982, explique que c’est en cherchant qu’on apprend vraiment: «Nous poussons les élèves à chercher eux-mêmes l’information au lieu de copier le contenu d’un manuel.»

Tuomas Siltala précise que les professeurs ne font presque pas de cours magistral: «Lorsqu’on se contente de prendre des notes, on n’apprend rien. Ce qu’il faut, c’est penser par soi-même.» Dans toutes les écoles, l’atmosphère est légère, détendue. Les élèves peuvent arriver à l’heure où ils ont cours et repartir dès que ceux-ci sont finis. Aucune sonnerie ne marque le début et la fin des classes.

«L’excès d’autorité engendre du ressentiment, dit Richard Cousins. Ici, les enfants sont responsables et respectueux parce qu’on leur laisse la liberté de venir. Ils ne viennent pas seulement parce qu’ils y sont obligés.»

Les élèves plus lents bénéficient d’un soutien intensif. Cela constitue, sans doute, la plus grande réussite du système scolaire finlandais. Les conclusions du PISA montrent que, de tous les pays de l’OCDE, c’est en Finlande que l’écart est le plus faible entre les meilleurs et les moins bons. Plutôt que de considérer le soutien scolaire comme un signe d’échec, les Finlandais y voient une possibilité de s’améliorer. A l’école secondaire Olari, près d’Helsinki, Marja Koivisto s’occupe des élèves qui présentent des problèmes d’apprentissage et de comportement. Elle élabore pour chacun d’eux un programme personnalisé qui met l’accent sur des objectifs accessibles: d’abord, venir en classe, tout simplement; ensuite, arriver à l’heure; puis apporter ses livres, etc. «Lorsque je leur donne des devoirs à faire à la maison, il n’est même pas essentiel qu’ils trouvent les bonnes réponses, dit-elle. Ce qui compte, c’est qu’ils essaient.»

Elle a affiché, au mur de sa classe, des graphiques correspondant à chaque enfant. Quand un élève complète une tâche, elle trace un nouveau point et le relie au précédent. Le système fonctionne: à une exception près, les courbes sont régulièrement ascendantes. Les éléments perturbateurs peuvent être disciplinés par des retenues après la classe, voire, dans les cas extrêmes, par une exclusion temporaire assortie d’un programme d’étude à faire chez eux. Mais cela est rarissime.

Le succès de la Finlande est si spectaculaire qu’il faudrait argumenter sur des détails pour y trouver une faille. Néanmoins, une poignée d’éducateurs se demande si l’école en fait assez pour les sujets surdoués. «Nous sommes très bons pour nous occuper de l’élève moyen, mais donnons-nous envie au petit génie de viser plushaut? s’inquiète le directeur d’une école secondaire. Les élèves exceptionnels devraient-ils avoir leurs propres écoles, être soutenus davantage? Ce sont des questions auxquelles nous devrons réfléchir à l’avenir.»

Les Finlandais sont persuadés – et les résultats du PISA le confirment – que tous les élèves, quelles que soient leurs capacités, tirent profit de la coopération qui s’installe dans chaque classe. Kirsti Santaholma divise souvent ses élèves de français en groupes de deux ou quatre, chacun comportant au moins un élément de très bon niveau.

«Si je mettais les faibles ou les moyens ensemble, il faudrait que je reste auprès d’eux, dit-elle. Là, les forts aident ceux qui le sont moins, et je peux m’occuper de tout le monde.»

Les silhouettes des bouleaux dénudés qui, dehors, se profilent sur un ciel maintenant uniformément gris contrastent avec les murs de la classe de Kirsti, agrémentés de photos en couleurs de plats français et d’un plan de Paris. Elle a demandé à chacun de ses élèves de 2e secondaire de préparer un exposé en français sur un passe-temps réel ou imaginaire, et de le lire à son groupe. Allant de l’un à l’autre, elle écoute, souligne les problèmes, explique des points de grammaire et prodigue des encouragements. Sans jamais émettre la moindre critique.

«Nous évitons les jugements négatifs, explique-t-elle. Cela met l’élève mal à l’aise et paralyse son envie d’apprendre. Tout le monde a le droit à l’erreur. Apprendre lentement ou difficilement, cela n’a rien d’anormal. Nous demandons aux enfants de s’évaluer selon leurs propres résultats, de se comparer à eux-mêmes et non aux autres.»

Elle réfléchit un instant avant d’ajouter: «Si j’échoue avec un élève, je me dis que ma façon d’enseigner a une lacune quelque part.» Cette pensée résume ce que le système pédagogique finlandais offre à ses élèves: patience, tolérance et obligation sans cesse renouvelée de viser l’excellence.

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