
La question linguistique refait souvent surface dans l’actualité. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les avis sur le sujet sont partagés. Il est donc normal de se demander, surtout dans un contexte développemental, si le bilinguisme est bon pour nos enfants.
Dans la plupart des cas, la réponse est oui. Mais avant d’aller plus loin, essayons de mieux comprendre ce qu’on entend lorsqu’on parle de bilinguisme ou de multilinguisme.
Bilinguisme et bilinguismes
Il y a autant de bilinguismes qu’il y a d’individus bilingues. C’est dire que les conditions dans lesquelles on devient bilingue dépendent de plusieurs facteurs. Nous nous intéresserons tout d’abord au jeune enfant, avant son entrée à l’école.
Pour commencer, considérons la séquence d’exposition aux différentes langues. L’enfant peut être exposé à différentes langues de façon simultanée dans le contexte de son foyer. Par exemple, chacun des parents peut lui parler une langue différente. Dans certains cas, c’est la personne qui prend soin de lui durant le jour (gardienne, éducatrice) qui utilisera une autre langue que celle en usage à la maison.
Dans d’autres cas, le bilinguisme sera séquentiel, c’est-à-dire que l’enfant est exposé dès sa naissance à une seule langue. Puis, en cours de route, une ou plusieurs autres langues s’ajouteront: en milieu de garde, parce qu’une nouvelle personne partage son foyer, ou en raison d’un déménagement dans un contexte de travail ou d’immigration. Un cas extrême de bilinguisme séquentiel est celui de l’enfant d’adoption internationale pour qui la langue initiale disparaîtra complètement de son environnement pour être remplacée subséquemment par une ou plusieurs autres nouvelles langues.
Un autre facteur est le temps d’exposition à chacune des langues. Reprenons la situation initiale où les deux parents parlent chacun leur langue à l’enfant. Il est rare que la répartition entre les deux langues soit exactement de 50-50. Par exemple, un des parents peut passer plus de temps avec l’enfant que l’autre parent. D’autre part, si la langue d’un des parents est également celle de la communauté, il est probable que le temps d’exposition à cette langue sera dominant. Par exemple, une de mes sœurs (francophone) est mariée à un anglophone et chacun parle sa langue aux enfants. Cependant, leur premier enfant est né alors qu’ils habitaient Toronto, mais la deuxième a grandi à Montréal. Résultat: l’aîné était davantage anglophone et la cadette francophone, même si les deux étaient exposés aux deux langues de la même façon à la maison.
Qu’est-ce que cela signifie pour le jeune enfant? Pour devenir bilingue, il doit être d’abord être suffisamment exposé aux deux langues, c’est-à-dire d’avoir des occasions de vivre des situations de communication significatives dans chacune de ces deux langues. De plus, il est important que le modèle linguistique présenté soit de qualité. Je m’explique.
Un parent pourrait vouloir exposer son enfant en bas âge à la langue principale de la communauté et pourrait décider d’utiliser cette langue dans la communication avec son enfant, même s’il ne connaît pas très bien cette langue. Ou il pourrait demander à une personne qui prend soin de l’enfant de faire de même. Ce qui arrive dans un tel contexte c’est que, la plupart du temps, l’enfant ne parvient pas à acquérir des bases solides dans cette langue puisqu’il est alors exposé à un modèle linguistique insatisfaisant.
J’ai vu, dans ma pratique, un cas extrême de cette situation: une famille chinoise qui, croyant bien faire, avait décidé d’élever leur troisième enfant en français, sauf qu’aucun de deux parents ne connaissait le français. C’était donc les deux frères aînés (qui avaient respectivement deux et quatre ans de plus que le benjamin) qui étaient responsables de l’éducation linguistique de leur petit frère. Résultat: cet enfant avait une connaissance très incomplète du français, n’avait pas de langue maternelle et ne pouvait même pas communiquer avec ses parents (qui n’avaient toujours pas appris le français depuis).
Il ne faut surtout pas négliger l’importance d’acquérir une langue maternelle solide (dans le cas du bilinguisme simultané, on pourrait même parler de deux langues maternelles). Le meilleur conseil à suivre pour les parents et les éducateurs: utiliser avec l’enfant la langue que l’on maîtrise le mieux et tenter de le faire de la façon la plus constante possible.
Lorsqu’on examine le développement du langage chez l’enfant bilingue, on peut avoir l’impression que l’apprentissage se fait plus lentement au début. C’est peut-être vrai si l’on prend chaque langue séparément, mais si l’on additionne le nombre de mots connus dans les deux langues, on se rend compte que le total est habituellement comparable à celui d’un enfant unilingue. Il est normal que l’enfant mêle les deux codes pendant une certaine période, mais d’habitude les choses se replacent d’elles-mêmes avant l’âge scolaire.
Le bilinguisme à l’école
La situation où l’enfant apprend une nouvelle langue en contexte scolaire représente également un cas de bilinguisme séquentiel. En milieu scolaire, le temps d’exposition à la langue seconde variera selon le type de programme. Un cours de langue seconde, un programme d’immersion à temps partiel ou à temps plein, voire une classe d’accueil, offriront un temps d’exposition à la langue seconde qui variera de quelques heures par semaine jusqu’à la totalité des heures de fréquentation de l’école, récréations et service de garde inclus, pour des résultats très différents, bien entendu.
D’autre part, un facteur très important lorsqu’on parle de bilinguisme ou de multilinguisme est la valeur ou le prestige qu’une langue peut posséder par rapport à une autre, ainsi que la motivation à apprendre une langue seconde, donc la variable sociolinguistique. Par exemple, l’apprentissage d’une nouvelle langue se fera d’autant plus rapidement que cette dernière constitue le meilleur moyen de s’intégrer à la communauté, comme chez les nouveaux arrivants par exemple. D’autre part, l’enfant qui apprend une langue seconde à l’école peut ne pas être très motivé à le faire parce qu’il n’en voit aucune utilité concrète. Je vous donne quelques exemples: j’ai connu dans ma pratique un jeune originaire du Chili qui refusait d’apprendre l’anglais pour des raisons politiques, par anti-américanisme! Et des amis ayant grandi en Europe de l’Est sous le régime communiste m’ont également avoué avoir très peu retenu du russe enseigné comme langue seconde obligatoire…
On parle également souvent de l’âge idéal pour apprendre une langue seconde. Encore ici, les avis sont partagés. Si l’on parle de la prononciation, la plupart des chercheurs s’entendent pour dire qu’il est difficile d’intégrer complètement le système phonologique d’une langue à laquelle on a été exposé après l’âge de 6 ou 7 ans. Ceci signifie qu’il y a de fortes chances pour qu’une telle personne parle la langue seconde avec un accent, même léger.
Cependant, plusieurs recherches démontrent que les enfants plus âgés et même les adultes sont de meilleurs apprenants que les jeunes enfants en ce qui a trait à la langue seconde. On explique ceci par le fait que les jeunes enfants sont moins habiles que leurs pairs plus âgés à réfléchir au sujet du langage. Ces mêmes études démontrent que lorsqu’on apprend une deuxième langue au début de l’adolescence ou même à l’âge adulte, le bagage de connaissances linguistiques développé dans la première langue permet de soutenir davantage l’apprentissage de la langue seconde.
D’autre part, certains chercheurs mentionnent également que l’exposition précoce à une langue seconde maximise le temps réel disponible à cet apprentissage et représente donc un apport positif pour l’enfant. Car bien que la compétence à parler une langue seconde puisse se développer assez rapidement (un ou deux ans), on estime que l’atteinte d’une maîtrise de la langue comparable à celle d’un locuteur natif peut prendre jusqu’à cinq ou six ans.
Alors, le bilinguisme est-il bon pour nos enfants? Certainement! Les études actuelles démontrent que l’apprentissage d’une deuxième langue stimule le développement des habiletés métalinguistiques, c’est-à-dire cette capacité à réfléchir sur le langage qui permettra la mise en place de plusieurs apprentissages subséquents (lecture, écriture, stratégies de compréhension, analyse grammaticale, etc.). Le fait de connaître et d’éventuellement maîtriser une ou plusieurs langues autres que sa langue maternelle est fort évidemment un atout dans notre société qui vit à l’heure de la mondialisation des communications.
Les chemins pour arriver au bilinguisme sont extrêmement variés. Parfois, l’apprentissage d’une langue seconde est imposé par le contexte social, parfois il fait partie de l’héritage culturel ou du paysage familial. Et si votre petit bout de chou n’est pas bilingue à cinq ans, ne vous inquiétez pas! Il a encore de belles années devant lui pour faire l’acquisition d’une ou même de plusieurs langues.
Source : http://www.petitmonde.com/


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